Un « tournant esthétique relationnel » en sciences humaines et sociales ? Un dialogue avec Anne Volvey

Dans ce billet, Anne Volvey, professeur de géographie à l'université d'Artois, définit les enjeux d'un « tournant esthétique relationnel » à l’œuvre dans les sciences humaines et sociales contemporaines. Ce billet fait partie d’une série produite à l’occasion du colloque infoclio.ch 2026 «New Humanities». La série explore divers projets récents et propose des réflexions sur les approches relationnelles en SHS, le post-humanisme et les collaborations entre arts et sciences.  

 

Anne Volvey, professeur de géographie à l’Université d’Artois, a consacré à la notion de « tournant esthétique relationnel des sciences humaines et sociales » un article dans la revue Nouvelle perspectives en sciences sociales.1 Dans le cadre de la préparation du colloque infoclio.ch 2026 sur les « New Humanities », je l’ai sollicitée pour exposer brièvement les principes théoriques sur lesquels reposent ces approches et comment celles-ci contribuent au renouvellement des sciences humaines et sociales.

En introduction, je lui demande ce que signifie le « tournant esthétique relationnel » ? 

« Plus que d’un nouveau turn en SHS, parlons plutôt d’une attention renouvelée aux modalités de la constitution des entités et des identités », corrige Volvey. Dans les dernières décennies du 20e siècle, certains courants critiques, en particulier les milieux féministes post-structuralistes, ont commencé à articuler la relationnalité et l’esthétique dans l’épistémologie des sciences humaines et sociales et la production des savoirs. Elles désignent alors l’idée que, d’une part, les rapports de pouvoir et de domination entre identités sociales sont des relations dans la mesure où ils ont en situation une puissance configurante sur les identités, et que, d’autre part, les sensibilités sont des opérateurs de ces configurations sociales. Dans toute situation (y compris dans la relation d’enquête scientifique), la relation et l’esthétique produisent des savoirs sur les identités. 

Depuis quelques années, ces approches relationnelles font l’objet d’un regain d’intérêt au-delà de ces communautés pionnières et sont investies par de nombreuses disciplines des sciences humaines et sociales. Ce regain s’effectue à nouveau frais, dans la mobilisation de nouveaux fondements paradigmatiques et débouche sur une pluralité de tentatives de définition d’une approche relationnelle du monde social.

Pour expliquer de quoi il s’agit, Volvey propose de distinguer la notion d’« esthétique » de celle d’« approche relationnelle ». La notion d’esthétique, tout d’abord, permet de réintégrer le domaine élargi de la sensibilité dans la production des savoirs. Les régimes de sensibilités – c’est-à-dire les significations historiquement déterminées qui sont attribuées aux sensations éprouvées dans le corps – peuvent dès lors être mises à contribution dans une démarche de connaissance. On réhabilite ainsi la variété des sensibilités et leur valeur cognitive, sans devoir nécessairement les hiérarchiser (en importance comme dans leur séquentialité). L’ouïe ou le toucher peuvent dès lors entrer dans une démarche de production de savoir (en arts par exemple) et de connaissance (en SHS), sans nécessairement devoir être subordonnés au scopique (à la vue, au visuel).

Ces régimes de sensibilité convoquent par ailleurs le domaine des émotions et des affects au sein de toute entreprise cognitive, et particulièrement au sein du domaine de la connaissance scientifique. Les affects et les émotions (des expressions infra-langagières ou plus-que-discursives) sont ocurrentiels : dans des situations données, ils constituent des opérateurs « silencieux » (i.e.,non saisissables dans une approche narrative ou linguistique) mais pas « insignifiants » des configurations sociales produites relationnellement et des savoirs qui leur sont associés. Ainsi, ces modes d’être sensibles complètent la seule considération pour les perceptions (historiquement dotées d’objectivité et de neutralité) d’une reconnaissance de la part active du corps et de la subjectivité dans le travail de la connaissance. Dans notre rapport à la connaissance, les émotions sont centrales avant tout parce qu’elles nous renseignent sur nos propres valeurs et significations. Ainsi, la « sensibilité » du chercheur, c’est-à-dire ses affects et émotions, sont en réalité la ressource de base dont celui ou celle-ci dispose pour appréhender et comprendre un phénomène quelconque dans une situation donnée, la situation d’enquête par exemple. Les émotions nous informent donc sur la manière dont nous donnons du sens à notre rapport au monde, aux autres et à soi. Et cette sensibilité motive nos actions et nous pousse à agir. Volvey appelle ces deux aspects la dimension doxastique (qui a rapport aux croyances et convictions) et la dimension connative (en lien avec la volonté d’agir) des émotions et des affects. 

L’approche relationnelle, quant à elle, représente selon Volvey la vraie nouveauté des régimes de la connaissance scientifique contemporaine. Il s’agit d’un « méta-paradigme », c’est-à-dire d’une manière de fonder l’interprétation du monde social qui se distingue du paradigme interactionnel, et, partant, d’appeler à une réflexion sur les méthodologies de recherche. La pensée de la relation se distingue en effet des approches substantialistes, car elle tient la relation pour première par rapport à l’état d’être de quelque chose et, ce faisant, elle met la relation au centre de ses études du monde social. Ainsi, elle ne considère pas des mises en relation entre des entités constituées (interactions), mais s’intéresse aux relations à la fois dynamiques, non déterminées et potentiellement infinies, en tant qu’elles sont configurantes (ou constitutives) d’états, eux-mêmes reconfigurables en situation. « C’est une pensée qui est centrée sur la constitution des états », explique Volvey.

Cette conception diverge assez clairement d’une tradition épistémologique basée sur la description d’entités constituées et d’états successifs. À l’opposé de l’idée qu’il existe des vérités immuables inhérentes aux êtres et aux choses que la science viendrait découvrir, les approches relationnelles au contraire mettent l’accent sur le perpétuel renouvellement à l’œuvre dans les interrelations. Cette approche se cherche des fondements en réinvestissant les théories relationnelles antérieures par exemple de Dewey, de Simondon ou encore de la phénoménologie.

Cette manière de voir porte naturellement en elle un potentiel d’action politique, puisqu’elle postule que la nature des choses et des êtres est en perpétuel devenir. D’ailleurs les courants du féminisme post-structuraliste 2, qui ont amené ces approches relationnelles dans le champ des sciences humaines à partir des années 1980, portaient en effet à la fois un projet de renouvellement épistémologique des sciences et un agenda de critique sociale des hiérarchies établies. 

Depuis une dizaine d’années, la diffusion de ces approches relationnelles au sein des sciences humaines et sociales coïncide avec un double mouvement d’ouverture dans la production des savoirs. Une tendance à l’abolition de la ligne de démarcation épistémologique entre domaines scientifiques et culturels et une intensification des emprunts et hybridations entre arts et sciences dessinent la première tendance. Un nombre croissant de disciplines de SHS développent des protocoles de collaboration entre art et science en communalisant la production de connaissances et en investissant la question esthétique. Le projet cognitif des SHS, notamment le mode de l’enquête de terrain (fieldwork), et le potentiel esthétique de l’art, sont alors conjuguées pour créer des situations esthétiques relationnelles faites moyens de connaissance. 

La seconde tendance est celle d’une implication plus grande de citoyennes et citoyens dans la production des savoirs – comme l’illustre la popularité actuelle des citizen sciences, pour ne citer qu’un seul exemple. L’enjeu est double ici aussi : réinvestir les aspects relationnels dans la production des savoirs, et favoriser le dialogue entre science et société (confiance du grand public dans la science et diffusion des résultats au sein de la société). 

En fin de discussion, Volvey rappelle que ces évolutions prennent place dans un contexte historique spécifique, qui est celui du capitalisme contemporain et du tournant néolibéral des sciences. Paradoxalement, ces approches relationnelles ont été rapidement investies par les acteurs du néolibéralisme scientifique, qui ont entrepris d’en exploiter le potentiel en faveur de leurs intérêts privés (en terme d’image de marque et d’accès à de nouveaux publics notamment ), tout en neutralisant leur puissance de critique et d’émancipation sociale.

Le « tournant esthétique relationnel » fait ainsi l’objet de différentes appropriations par des acteurs aux agendas politiques parfois antagonistes. En réalité, ce champ de tension entre savoir et pouvoir existe nécessairement dans toute démarche de connaissance. Plutôt que de se limiter à en dénoncer le caractère problématique, Volvey propose dans son article d’établir un champ de recherche en « épistémologie politique » pour réfléchir à ces questions.

 

Légende de l'image: Lygia Clark, Caminhando [Unterwegs], 1963, Associação Cultural O Mundo de Lygia Clark, 2025, Foto: Virna Santolia © Associação Cultural O Mundo de Lygia Clark
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    Volvey Anne, « À quoi oeuvre l’esthétique relationnelle? Une approche transitionnelle du paradigme relationnel en sciences humaines et sociales fondée sur les propositions artistiques de Lygia Clark et Marina Abramović », Nouvelles perspectives en sciences sociales 14 (1), 2018, pp. 229‑267. En ligne: <https://doi.org/10.7202/1056437ar>.

  • 2Voir notamment l’article fondateur de Donna Haraway, récemment réédité en Français. Haraway Donna, « Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective », Feminist Studies 14 (3), 1988, pp. 575‑599. En ligne: <https://doi.org/10.2307/3178066>. Version Française : Haraway, Donna, Savoirs situés, Marseille, Éditions Wildproject, 2026. 
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