Compte rendu d'exposition: Bankenland Schweiz

Autore del rapporto
Thibaud
Giddey
Section d’histoire, Université de Lausanne

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Ce compte rendu d'exposition est le fruit d'une coopération entre HSozKult et infoclio.ch.
Giddey, Thibaud: Compte rendu d'exposition de: Bankenland Schweiz, 12.6.-8.11.2026 Zurich, in: infoclio.ch, 24.07.2026, <https://www.infoclio.ch/de/node/192617>.



L’exposition Bankenland Schweiz (La Suisse, pays des banques) présentée au Musée national Zurich du 12 juin au 8 novembre 2026, a pour objectif d’évoquer l’histoire du système bancaire suisse sur la longue durée. Avec plusieurs dispositifs interactifs et des objets historiques en vitrine, l’exposition retrace l’histoire du secteur bancaire suisse depuis les premières formes de crédit jusqu’à la finance numérique actuelle, en montrant son rôle central dans le développement économique du pays. Elle met en évidence la construction au fil du temps de la réputation de stabilité et de confiance des banques suisses, mais aussi ses régulières remises en question par des crises et des controverses.



Figure 1 : entrée de l’exposition. Photographie : Thibaud Giddey / Musée national Zurich


L’un des grands défis auxquels les commissaires de l’exposition ont dû faire face est celui de trouver une représentation muséographique attractive sur une thématique plutôt aride, dont le potentiel visuel est limité. Contrairement à d'autres domaines reposant sur des objets, des savoir-faire ou des infrastructures aisément visualisables, la banque et la finance s'appuient principalement sur des flux, des transactions, des mécanismes réglementaires et des concepts économiques dont la traduction scénographique demeure plus délicate. À cet égard, le défi a été relevé et l’objectif est atteint. Le Musée national Zurich a réuni une belle collection d’objets : tire-lires produites par des caisses d’épargne, pièces romaines et billets de banques cantonaux, cartes de crédit, diverses machines à calculer et compteurs de monnaie, un distributeur automatique reconverti en borne de sondage, une reconstitution d’une salle de coffres, sans oublier le fameux bonnet du Crédit Suisse bleu, rouge et blanc, distribué dès 1977, et qui a fait l’objet d’un nouvel engouement au moment de la débâcle de l’établissement zurichois au printemps 2023.

Le parcours se déploie selon une structure à la fois chronologique et thématique, organisée en quatre sections principales : 1. les opérations bancaires avant les banques, 2. le système bancaire suisse, 3. l’agence bancaire, 4. mythe et réalité. Le tout est concentré sur un espace relativement réduit de seulement deux salles. Cet espace d’exposition restreint contraint la richesse et la diversité des informations proposées. La majorité des informations est présentée sur des écrans tactiles interactifs. Ce mode de consultation peut toutefois réduire la transmission du contenu auprès du public qui ne naviguerait pas dans tous les onglets.

La première section montre que les pratiques bancaires précèdent l’existence même des institutions. Dès l’Antiquité et le Moyen Âge, des activités telles que le prêt, le change ou la gestion de patrimoine sont attestées, bien qu’elles reposent encore sur des relations interpersonnelles. La deuxième section met en lumière le tournant du XIXe siècle, marqué par l’industrialisation et l’essor des banques modernes. Les caisses d’épargne, les banques cantonales et les grandes banques, puis la création de la Banque nationale suisse, sommairement définis, figurent comme les principaux acteurs du système bancaire suisse. On peut regretter l’absence des banquiers privés (notamment romands) dans ce panorama des composantes de la place bancaire. La troisième section s’intéresse à l’expérience concrète de la banque à travers la mise en scène d’une agence bancaire. Elle souligne le rôle du réseau bancaire dans la construction de la proximité et de la confiance, notamment avec les nouvelles cibles marketing que représentent dans la seconde moitié du XXe siècle les femmes et les enfants comme clients bancaires privilégiés. Elle montre aussi comment les innovations technologiques (machines à calculer, informatisation) ont progressivement transformé les pratiques. Enfin, la section Mythe et réalité examine les représentations du système bancaire suisse, en mettant en tension son image de stabilité avec les crises et les controverses qui ont marqué son histoire. Dans cette section, les dernières installations sont consacrées aux récentes infrastructures numériques (bitcoins, cryptomonnaies) et à un sondage interactif.

L’une des principales contributions de l’exposition réside dans sa capacité à combler un véritable vide muséographique.1 Alors que la finance occupe une place centrale dans l’histoire économique du pays, dans son rayonnement international et dans l’imaginaire associé à la Suisse, elle demeure étonnamment peu représentée dans le paysage muséal. À l’inverse d’autres marqueurs de l’identité suisse, comme le chocolat, elle n’y occupe qu’une place marginale. Le Swiss Finance Museum (depuis 2017 à Zurich) fait figure d’exception, mais son discours, davantage promotionnel que critique, tend à valoriser la finance suisse plutôt qu’à en interroger les enjeux économiques et sociaux.



Figure 2 : écran interactif sur les fonds en déshérence. Photographie : Thibaud Giddey / Musée national Zurich


En revanche, l’exposition souffre d’une certaine superficialité, qui se manifeste de manière plus évidente dans la dernière section sur les mythes et les réalités et sur les crises subies par la place financière helvétique. Un exemplaire des publications de la Commission Bergier (Suisse-Seconde Guerre mondiale), sous vitrine, avec une explication laconique sur le contexte de la crise des fonds en déshérence des années 1990, constitue la seule évocation (très sommaire) du rôle des banques suisses durant le second conflit mondial (cf. Figure 2). Quant au secret bancaire, il faut se contenter de quatre caricatures de presse pour en saisir les enjeux. Ce traitement lacunaire est d’autant plus frappant que le Musée national Zurich offre par ailleurs, dans les deux galeries permanentes, celle sur l’histoire suisse et celle sur l’histoire zurichoise, des explications plus développées et/ou plus critiques (respectivement un panneau sur les « capitaux controversés » et la difficulté des survivants de l’Holocauste à obtenir leurs avoirs, et une vidéo sur la place financière zurichoise mentionnant les dictateurs qui y déposent leurs gains illicites). Dans Bankenland Schweiz, le public qui voudrait comprendre les critiques suscitées par le modèle d’affaires des banques suisses s’appuyant sur la non-coopération avec les autorités fiscales étrangères restera sur sa faim. En favorisant une approche anecdotique, avec des photographies de paniques bancaires, ou encore un timbre à sec de la Banque cantonale de Soleure datant de la fin du XIXe siècle pour illustrer les difficultés de cet établissement dans les années 1990, la section sur les crises du secteur bancaire ne délivre pas non plus un message très clair.

Il faut toutefois relever le tour de force consistant à insuffler un caractère ludique à cette thématique plutôt grave et complexe. Le sondage sur la perception de la finance et son usage par les personnes visiteuses (cf. Figure 3), la mise en scène de la salle des coffres-forts (avec l’expérience d’ouvrir un coffre à l’aide de deux clés pour en découvrir le contenu, cf. Figure 4) sont par exemple très réussis.



Figure 3 : Distributeurs automatiques de billets transformés en bornes de sondage. Photographie : Thibaud Giddey / Musée national Zurich




Figure 4 : Reconstitution de coffres-forts de la Banque populaire suisse à Bâle. Photographie : Thibaud Giddey / Musée national Zurich


Par contraste, la dimension internationale des banques helvétiques, tant dans leur rôle à l’échelle mondiale que dans les critiques qu’elles ont suscitées depuis longtemps à l’international, reste malheureusement très discrète. Pourtant, le matériel culturel (James Bond2, Astérix, Da Vinci Code) ou les visualisations géographiques (cartes et photographies représentant l’implantation de banques suisses à l’étranger) n’auraient pas manqué pour mettre en lumière cet aspect central du développement bancaire, et auraient sans doute éveillé la curiosité du public.

En privilégiant la multiplicité des thèmes abordés, l’exposition tend parfois à diluer certains enseignements essentiels. Elle aurait notamment pu insister davantage sur la baisse, souvent méconnue, du nombre de banques (de 457 en 1990 à 206 en 2026) et du nombre d’emplois dans le secteur bancaire (de 119'000 à 92'000) au cours des 35 dernières années. Cette information très intéressante figure discrètement parmi les dernières infographies d’une borne finale consacrée aux bitcoins et aux cryptomonnaies. Elle aurait mérité d’être mise en avant, puisqu’elle montre que l’importance relative du secteur bancaire tend à diminuer, un tournant à rebours de son évolution au cours du XXe siècle.

Au final, Bankenland Schweiz réussit le pari difficile de rendre accessible et attrayante une thématique aussi abstraite que celle de la banque, tout en comblant un vide muséographique notable dans un domaine central de l’histoire suisse. Son principal défaut réside toutefois dans la faible place accordée aux dimensions les plus controversées et internationales de la place financière helvétique, qui empêche de prendre pleinement la mesure des débats qu’elle suscite depuis des décennies. En donnant davantage de relief à quelques évolutions majeures, comme le recul du nombre de banques et d’emplois du secteur ou les critiques adressées au modèle bancaire suisse, l’exposition aurait pu transformer une présentation riche et stimulante en une réflexion plus incisive sur la place de la finance dans la Suisse contemporaine. À cet égard, le choix d’une tirelire comme image de l’affiche (cf. Figure 5) est révélateur : en privilégiant une représentation consensuelle de l’épargne, il laisse dans l’ombre des dimensions plus déterminantes – et plus controversées – de l’histoire bancaire suisse, qu’un symbole plus problématisé aurait sans doute permis de mieux mettre en lumière.



Figure 5 : Affiche de l’exposition. Montage réalisé à partir d’une tirelire de la Caisse de crédit et d’épargne de la région de la Linth, 1967–1970. © Musée national suisse


L’un des plus féroces critiques des banques en Suisse, le sociologue et homme politique Jean Ziegler (1934-2026), récemment décédé, présentait il y a 50 ans le rapport entre le pays et la finance de la manière suivante : « Leur victoire la plus éclatante, les seigneurs de la banque helvétique la remportent au niveau de la lutte de classe idéologique : par leur appareil de propagande internationale hors pair, par leur corruption de larges secteurs de la classe politique autochtone, les seigneurs de la banque répandent l’idée d’une identité complète entre leur stratégie de pillage et de recel et les intérêts nationaux de l’État et du peuple suisses ».3 Au-delà de sa charge polémique, cette citation met en lumière la forte capacité du secteur bancaire à construire l'idée selon laquelle la prospérité de la place financière, la défense du secret bancaire ou l'attractivité des capitaux étrangers servent directement les intérêts de la Suisse dans son ensemble. On peut regretter que l’exposition Bankenland Schweiz n’ait pas davantage mobilisé une perspective critique permettant d’éclairer les mécanismes politiques, culturels et symboliques par lesquels les milieux bancaires suisses ont progressivement fait coïncider leurs propres intérêts avec ceux de la nation.


Notes
1 En ce sens, on peut rejoindre le constat fait sur le faible développement de l’historiographie sur les banques, qui a toutefois connu un certain regain d’intérêt au cours des quinze dernières années. Cf. Sébastien Guex, Malik Mazbouri, « L’historiographie des banques et de la place financière suisse aux 19-20e siècles », traverse, 1/2010, p. 203-228.
2 Cf. Sébastien Guex, Gianni Haver, « James Bond contre - ou pour ? - les gnomes de Zurich. L’image de la place financière suisse dans la série 007 », in F. Hache-Bissette et al. (ed.), James Bond (2)007. Anatomie d'un mythe populaire, Paris 2007, p. 330-338.
3 Jean Ziegler, Une Suisse au-dessus de tout soupçon, Paris 1976, p. 12.
Manifestazione
Bankenland Schweiz / La Suisse, pays des banques
Organizzato da
Landesmuseum Zürich
Data della manifestazione
-
Luogo
Zurich
Lingua
Francese
Report type
Conference