"Glisser sur une glace dangereusement fine" : La Caméra cachée en journalisme de télévision. France, États-Unis, Grande-Bretagne, Suisse (1960-2015)

Cognome dell'autore
Jean-Philippe
Ceppi
Tipo di ricerca
Dottorato
Stato
abgeschlossen/terminé
Cognome del docente
Prof.
François
Vallotton
Istituzione
Histoire contemporaine
Luogo
Lausanne
Anno
2021/2022
Abstract

Depuis sa création, la télévision a intégré la longue tradition du journalisme d’investigation undercover, sous couverture, qui remonte à la presse écrite de la fin du XIXe siècle. Se faire passer pour autrui et se déguiser pour accéder à des univers occultes est une pratique établie depuis longtemps dans la presse américaine, française ou britannique. Les terrains d’expérimentation des pionniers du journalisme undercover passent aussi par l’appareil photographique, caché dans un chapeau, puis par l’usage de la caméra que l’on dissimule à l’insu des personnages filmés pour découvrir et saisir la vérité. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, The Candid Camera donne naissance à un vaste champ expérimental qui, au-delà du divertissement proposé par La Caméra invisible, gagne les premiers magazines d’information télévisés.
Dès les années 1950, on commence à percevoir le potentiel que recèle la captation audiovisuelle dissimulée soit à travers l’usage de leurres ou de cachettes, soit grâce au zoom, au téléobjectif ou à la caméra miniature. Durant les années 60, âge d’or du journalisme d’investigation en Grande-Bretagne et aux États-Unis, les réalisateurs de télévision mettent leur imagination au service de journalistes férus de justice sociale et de Public Issue Television, des programmes d’intérêt public, qui participent d’un idéal de dénonciation des dysfonctionnements et de contribution citoyenne à la démocratie.
Mais filmer en caméra cachée, c’est parfois violer l’intimité : à la BBC, on pratique la caméra cachée, mais on sait que cela s’apparente à « glisser sur une glace dangereusement fine ».
Les années 1980 et 1990 sont marquées par une dérégulation économique à outrance de l’industrie audiovisuelle, toujours plus globalisée. C’est aussi l’occasion d’expérimenter une mise en scène toujours plus spectaculaire de l’information, dans un contexte où l’usage du journalisme undercover mobilise massivement les audiences. Dans cette période, la caméra cachée incarne l’ingrédient consubstantiel de l’enquête d’investigation en télévision. De légitime à sulfureuse, elle suscite durant les années 1990 de profondes crises et mises en doute sur l’éthique de la démarche. Ces crises à répétition éclatent d’abord aux États-Unis (1992), puis en France (1995), et en Grande-Bretagne (1998), manifestations d’une tension éthique qui couve depuis trente ans déjà.
L’usage de la caméra cachée cristallise alors les questions de liberté de la presse dans le journalisme d’enquête. Le journalisme de télévision undercover subit le dommage collatéral des vagues d’indignation morale suscitée par les scandales liés aux émissions de téléréalité. En 2008, un jugement du Tribunal fédéral, la Cour suprême helvétique, interdit de facto l’usage de la caméra cachée aux journalistes de la télévision publique, la SSR. En 2015, la Cour européenne des Droits de l’homme casse ce jugement et sanctuarise la légitimité du procédé, dans certaines conditions.
Au premier quart de ce XXIe siècle, le principe d’exploiter comme spectacle audiovisuel des images et des séquences tournées à l’insu des individus a pris une nouvelle dimension avec la généralisation des dispositifs de caméras de surveillance dans l’espace public (CCTV) et la prolifération des téléphones mobiles. Aujourd’hui, on estime qu’entre 5,3 et 6,4 milliards d’êtres humains sont détenteurs d’un téléphone portable. Cela signifie que la possibilité d’assister à une situation, de la capter à l’insu des protagonistes et la diffuser instantanément sur les réseaux sociaux – le User Generated Content – fait de chacun d’entre nous des vidéastes contemporains du réel.

 

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