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Aux premiers temps des sports modernes et des « jeux nationaux » en Suisse (1850-1950). Entre nationalisation et sportivisation

Autor / Autorin des Berichts: 
Sébastien Cala
sebastien.cala@unil.ch
Université de Lausanne

Citation: Cala Sébastien: « Modifier Infoclio Report Aux premiers temps des sports modernes et des « jeux nationaux » en Suisse (1850-1950). Entre nationalisation et sportivisation », infoclio.ch comptes rendus, 25.03.2021. En ligne: <https://www.doi.org/>, consulté le 25.03.2021.

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L’Institut des Sciences du Sport de l’Université de Lausanne a accueilli la 3e journée d’étude de l’Association suisse d’histoire du sport (ASHS)1. Après un événement public qui a vu l’historien MARCO MARACCI revenir sur l’émergence d’un champ de l’histoire du sport en Suisse, la suite du colloque avait pour objectif de mettre en lumière différents aspects du «transfert culturel» qui s’est opéré en matière de pratique physique et sportive en Suisse. Les présentations ont été précédées par une intervention du Dr. Michael Jucker à propos du portail «Swiss Sport History», lancé dans le cadre du projet FNS Agora « Swiss history goes to public ».

Dans sa présentation, INGRID BRÜHWILER a questionné les processus transnationaux et transrégionaux de transfert culturel dans le champ de la gymnastique scolaire. En s’intéressant à la « Gymnastique suédoise », soit la méthode de Ling2, et à la « Deutsche Turnkunst », soit la méthode de Jahn3, Ingrid Brühwiler a analysé l’implantation de ces modèles dans le paysage helvétique. Comment la Suisse intègre-t-elle les idées internationales en matière d’éducation physique ? Y a-t-il une différence entre la Suisse romande et la Suisse alémanique ? Quel modèle de citoyenneté est véhiculé à travers l’éducation physique en Suisse ? Voilà autant de questionnements auxquels Ingrid Brühwiler a apporté des éléments de réponse. Elle a ainsi démontré que l’arrivée de la méthode de Ling en Suisse est le fruit de différents voyages réalisés par des médecins suisses en Suède. Elle a également souligné que si les deux systèmes promeuvent des aspects militaires, ils ne sont cependant pas adoptés de façon uniforme sur le territoire. Il ressort en effet que la formation des enseignants et l’adaptation des infrastructures selon la méthode Ling-Rothstein n’est appliquée initialement qu’en Suisse romande.

Ingrid Brühwiler a par ailleurs relevé que la construction de la citoyenneté à travers l’éducation physique est différente en fonction du genre. Les filles sont encouragées à pratiquer l’éducation physique dans le but d’être en bonne santé physique et mentale afin d’être de bonnes mères, alors que pour les garçons, l’objectif est lié à la défense militaire du pays.

HANNS-JAKOB SCHERRER a présenté le corpus d’archives qu’il a recueilli dans le cadre de recherches initiales en lien avec sa thèse sur le football en Suisse durant la Première Guerre mondiale, une période encore peu traitée par l’historiographie du sport suisse.

Il a notamment présenté trois types de fonds d’archives. Il y a tout d’abord les archives de presse, très fournies pour cette période du fait de la présence de plusieurs journaux sportifs au début du XXe siècle. Il existe ensuite divers fonds d’archives institutionnels, en lien avec les clubs et les associations sportives. Les procès-verbaux des séances de comité et des assemblées générales, ainsi que la correspondance de leurs présidents, sont autant de recueils d’informations d’importance pour l’histoire du sport. Enfin, le dernier fonds, qualifié de « complémentaire », comprend notamment toutes les informations biographiques des acteurs du football.

PETER ENGEL et THOMAS BUSSET ont présenté leur recherche sur l’implantation du ski en Suisse et l’importance progressive prise par la pratique de ce sport dans la construction de l’identité suisse au tournant du XXe siècle.

Après un bref rappel des débuts du ski en Suisse, la présentation a mis en lumière le rôle de plu-sieurs Norvégiens invités en Suisse afin de donner des cours de ski au tout début du XXe siècle. Engel et Busset ont indiqué que les Norvégiens prônent alors une approche du ski qui s’inscrit dans une forme d’idéal appelé Ski-Idraet. Cette notion, difficile à traduire, signifie, en quelque sorte, un idéal de vie qui a pour but la santé individuelle.4 L’objectif est de permettre la construction d’une nation forte et en bonne santé par l’amélioration de la santé individuelle. En Suisse, si la composante de renforcement de la santé physique est partagée par une part des acteurs, il ressort que le ski est vu également comme une activité mercantile, liée au tourisme. Cet état de fait amène un débat entre les acteurs helvétique et norvégiens, ces derniers considérant le développement du tourisme comme une « profanation » de la nature. La contribution de Engel et Busset a également permis d’indiquer qu’une division existe entre les promoteurs du ski de l’Europe du Nord et ceux de l’Europe centrale, à savoir : la notion de rétribution des moniteurs de ski qui crée une dissension entre « amateurisme » et « professionnalisme ».

Le deuxième panel a débuté par une contribution de GIL MAYENCOURT qui est revenu sur les premiers temps du cyclisme en Suisse, en insistant notamment sur le rôle des différentes associations – concurrentes – qui existent sur le territoire.

Gil Mayencourt a ainsi relevé les ambivalences qui prévalent entre la conception romande et suisse-alémanique du cyclisme, la première étant portée d’avantage vers la compétition et la professionnalisation, la seconde vers la pratique amateur et le tourisme. Cette différence se matérialise par la fondation de deux associations concurrentes revendiquant toutes les deux une ambition nationale. Une situation qui s’explique en partie par l’origine socio-économique des acteurs du cyclisme des deux côtés de la Sarine. Ainsi, parmi les Romands, les acteurs ont un intérêt économique à voir la pratique du cyclisme de compétition se développer, élément qui n’est pas pré-sent en Suisse-alémanique. Autre élément relevé dans le cadre de cette intervention, la volonté, outre-Sarine, de « traditionnaliser » la pratique cycliste. Se référant à « l’invention de la tradition » d’Hobsbawm et Ranger5, Gil Mayencourt a démontré de quelle manière les acteurs alémaniques du cyclisme ont tenté de se réapproprier la tradition suisse des pratiques d’exercices corporels en organisant des fêtes fédérales de cyclisme, qui s’inspiraient des fêtes fédérales de gymnastique et de tir.

Dans sa présentation, LAURENT TISSOT a questionné la notion de masculinité et sa construction à travers les récits d’excursions de la section du Club Alpin Suisse (CAS) des Diablerets, société formée par des représentants des élites bourgeoises.

Cette « masculinité » a-t-elle une incidence sur la façon dont les alpinistes investissent le territoire ou sur la façon dont ils conçoivent la montagne ? Est-ce que cela influence la manière de concevoir l’activité physique et le sport ? Ces différents éléments sont-ils spécifiques à la Suisse et participent-ils de ce fait à la construction d’une identité helvétique ? Laurent Tissot a illustré la volonté d’appropriation et de « patriotisation » du territoire par les alpinistes (uniquement masculins) du CAS des Diablerets, qui traversent les villages au rythme cadencé des chants martiaux, organisés en rang derrière le fanion de leur société, ou qui gravissent les sommets au son du Cantique suisse avant d’y fêter l’ascension autour d’une bouteille d’eau de vie. Dans un contexte lié à la structuration de l’Heimatschutz, les récits des alpinistes du CAS font apparaître une opposition contre l’industrie touristique qui « déforme et altère » le territoire. En ce qui concerne la relation des alpinistes aux sports et à l’activité physique, il ressort que si le terme « sport » n’est jamais utilisé et que le concept de compétition y est parfois ambigu, les notions de préparation physique et d’entraînement sont présentes dans leur langage. De fait, la conception qu’ont les alpinistes de leur propre pratique de l’activité physique possède de nombreuses similitudes avec les pratiques sportives modernes.

Laurent Tissot a donc fait ressortir quelques traits caractéristiques de la masculinité helvétique, à savoir : l’effort sérieux, le dévouement, l’entraide spontanée, la saine émulation, la discipline et la bienséance.

La journée s’est conclue avec SIMON ENGEL qui a présenté une recherche sur l’insigne sportif suisse, créé en 1941 et supprimé en 1953. Il a, entre autres, analysé les causes de l’échec de ce pro-jet porté par l’Association nationale suisse pour l’éducation physique (ANEP). Créé durant la Seconde Guerre mondiale et dans un contexte qui a vu les pratiques sportives être investies par les régimes politiques des pays européens, cet insigne est destiné aux hommes âgés de 18 à 60 ans. Pour le recevoir, ces individus doivent passer une série de tests sportifs annuels, influencés par la gymnastique militaire. L’objectif est alors d’inciter la population à pratiquer des activités sportives, renforcer la condition physique des hommes et ainsi « contribuer à la communauté nationale ».

Les premières discussions autour de la mise en place de cet insigne datent de 1938. Le projet est donc directement lié à la doctrine de défense nationale et spirituelle prônée en Suisse dès la seconde partie des années 1930. Engel explique que malgré l’évolution du contexte géopolitique de l’après-guerre, la reprise économique assortie d’augmentations salariales et la diminution du temps de travail qui auraient pu favoriser un renforcement de l’insigne sportif suisse, il n’en a rien été. Simon Engel formule deux hypothèses pour expliquer ce déclin: La sportivisation et l’institutionnalisation accrue des pratiques sportives, d’une part, et la spécialisation des pratiques sportives, en inadéquation avec l’insigne sportif, d’autre part.

Deux constats généraux peuvent être tirés à la suite de cette journée d’étude. Premièrement, les contributions ont permis de souligner l’existence de riches sources pour conduire des recherches sur les débuts des pratiques sportives et physiques en Suisse, confirmant ainsi des propos récents invitant à développer davantage les recherches dans le domaine.6 Deuxièmement, plusieurs contributions ont mis en exergue les difficultés de l’implantation de pratiques étrangères sur le territoire et sur le processus d’appropriation qui s’opère progressivement par la population autochtone. Il apparait par ailleurs que plusieurs promoteurs, suivant des objectifs divers, entrent en concurrence dans le développement de différentes pratiques sur le territoire suisse.

Notes

1 Sur les enjeux de la constitution de l’Association Suisse d’histoire du sport, voir : Vonnard, Philippe, « Institutionnaliser l’histoire du sport en Suisse Enjeux de la création de l’Association suisse d’histoire du sport (ASHS) », Traverse. Revue d'histoire, vol. 26, no 1, 2019, pp. 137-146.

2 Westerblad, Carl August, Ling, précurseur de l’exercice physiologique : sa vie et son oeuvre, Bruxelles : Lamertin, 1913.

3 Yamamoto, Tokuro, « Jahns ‘Turnen’ un GutsMuths ‘Gymnastik’ : Unterschiede und Bedeutung, in Lämmer, Manfred (dir.), New aspects of sport history, Sankt Augustin : Academia-Verlag, 2007, pp. 118-122.

4 Allen, John B., The culture and sport of skiing frome antiquity to World War II, Amherst : University of Massachsuetts Press, 2007.

5 Hobsbawm, Eric & Ranger, Terence (dir.), The invention of tradition, Cambridge ; Londres : Cambridge University Press, 1983.

6 Quin, Grégory, “Writing Swiss Sport History: A Quest for Original Archives”, The International Journal of the History of Sport, vol. 34, no 5-6, 2017, pp. 432-436.

Programme

Panel 1: La nationalisation des pratiques. Retour sur un « transfert culturel ».
Modération : François Valloton, Professeur, Université de Lausanne

Ingrid Brühwiler (Responsable du département de l’instruction publique d’Appenzell Rhodes-Extérieur) - « Gymnastique suédoise » et « Deutsche Turnkunst » - Education physique dans les écoles suisses pendant les dernières décennies du 19e siècle.

Hanns-Jakob Scherrer (Doctorant, Université de Zurich) - Deutschschweizer Clubfussball der 1880er und 1890er Jahre.
Peter Engel (Université de Bâle) et Thomas Busset (CIES-Neuchâtel) - L’appropriation du ski par les Suisses, une perversion du sport national norvégien ?

Panel 2: Comment s’opère la « sportivisation » ? Eléments sur les premières élites du sport suisse. Diskussionsrunde
Modération: Nicolas Bancel, Professeur, Université de Lausanne

Gil Mayencourt (Université de Lausanne) - Les pionniers du cyclisme associatif en Suisse (1883-1914) : tension entre « sportivisation » romande et « traditionnalisation » alémanique.

Laurent Tissot (Professeur émérite, Université de Neuchâtel) - « Le ‘Moi’ est haïssable au Club Al-pin Suisse ». La construction de la masculinité dans les milieux alpinistes romands : entre patrioti-sation du territoire, esthétisation de la montagne et valorisation sportive. Le cas de la section des Diablerets à Lausanne (1863-1963).

Simon Engel (collaborateur scientifique, Université de Lucerne) - Das Schweizerische Spor-tabzeichen: Der gescheiterte Versuch, Sport als Dienst am Vaterland zu propagieren.

Veranstaltung: 
3ème Journée d’étude de l’Association suisse d’histoire du sport (ASHS)
Organisiert von: 
Philippe Vonnard (Université de Lausanne), Christophe Jaccoud (Université de Neuchâtel), Mi-chael Jucker (Université de Lucerne)
Veranstaltungsdatum: 
11.02.2021 bis 12.02.2021
Ort: 
Lausanne
Sprache: 
f
Art des Berichts: 
Conference