traverse. Zeitschrift für Geschichte. Revue d’histoire 1/2028
Le féminicide est la forme la plus grave de violence sexiste : le meurtre d’une femme du simple fait qu’elle est une femme. Les féminicides ne sont pas des cas isolés, historiques ou régionaux. Ils s’inscrivent dans le continuum de la violence à l’égard des femmes et se produisent partout où existent des structures patriarcales.
Bien qu’il y ait eu auparavant des tentatives pour définir les meurtres de femmes liés au genre, le concept de féminicide n’a été élaboré qu’à la suite du Tribunal international des crimes contre les femmes, qui s’est tenu à Bruxelles en mars 1976 (Giacinti 2025). Diana H. Russell, une participante à cet événement, a ensuite coécrit avec Jill Radford l’ouvrage fondateur Femicide: The Politics of Woman Killing (1992). Dans les années 1990 également, Karen Stout a démontré que le danger mortel pour les femmes provenait principalement de leurs partenaires et des membres masculins de leur famille au sein de leur propre foyer (« intime femicide »). Au cours des dix dernières années, le terme « féminicide » a finalement trouvé une place plus large dans le paysage médiatique, dans les débats pénaux et politiques, mais aussi dans les sciences historiques. Le collectif féministe « Ni una menos » a joué un rôle décisif à cet égard : depuis 2015, il descend dans la rue en Argentine pour lutter contre le « feminicidio » systémique, tout en soulignant le rôle historique et actuel de l’État (en particulier de la junte militaire) dans l’histoire de la violence sexiste à l’égard des femmes.
Ce numéro thématique part du principe que le « féminicide » ne doit pas être abordé uniquement au cas par cas, mais dans le cadre d’un « continuum féminicidaire » (Taraud 2022) : le féminicide est rendu possible par les structures patriarcales – il convient d’en tenir compte d’un point de vue historique, notamment pour ne pas perdre de vue la responsabilité masculine dans les féminicides. En effet, les recherches historiques et sociologiques ont réfuté l’idée selon laquelle le féminicide serait simplement l’expression d’un élan émotionnel ou un « meurtre passionnel ». D'un point de vue historique, la violence à l'égard des femmes a toujours été attisée et légitimée par les stéréotypes (par exemple, la sorcellerie, l'hérésie), la discrimination (par exemple, la prostitution, l'avortement) et les rapports de force inégaux (par exemple, le droit matrimonial, le droit successoral, l'accès à l'éducation, la participation politique, etc.).
Les contributions à ce numéro aborderont, sous plusieurs perspectives, différents contextes historiques dans lesquels des féminicides ont eu lieu. On peut par exemple penser au cadre familial, aux institutions étatiques, à l'expansion coloniale, aux guerres, aux soins de santé, à l'éducation, aux médias ou à la culture populaire. Les contributions peuvent s'interroger sur la manière dont les représentations sociales, économiques, culturelles ou religieuses, telles que celles de la « propriété », du « sacrifice », de « l'honneur » ou de la « passion », ont influencé la reconnaissance de la violence sexiste, ainsi que sur leurs conséquences en matière de sanction, d'atténuation de la peine, voire d'impunité. La question des acteurs historiques et des actes eux-mêmes revêt également une importance particulière. Enfin, nous recherchons des contributions qui abordent le féminicide dans une perspective historique en mettant en lumière ses imbrications intersectionnelles complexes avec d'autres formes de discrimination (racisme, colonialisme, transphobie, classisme, capacitisme, âgisme, etc.). Fondamentalement, les articles devront d’une part discuter de la manière dont les féminicides peuvent être abordés sous un angle historique et (trans)périodique, et d’autre part interroger les conditions historiques qui ont permis l’émergence récurrente de ce phénomène systémique et persistant de violence sexiste envers les femmes.
Le dossier thématique sera publié dans le numéro 1/2028 de traverse. La première version des manuscrits devra être soumise pour le 15 janvier 2027. Les articles ne doivent pas dépasser 30’000 caractères (espaces compris) et seront soumis à une procédure de double-blind peer review. Pour les directives formelles et les instructions éditoriales, voir https://revue-traverse.ch/fr/proposer-un-article/formale-vorgaben-fuer-traverse/.
Nous invitons les personnes intéressées à envoyer un abstract (environ 400 mots), une notice biographique d’une demi-page maximum et leur liste de publications avant le 1er septembre 2026 à Pauline Milani, Matthias Ruoss et Isabelle Schürch.
Références citées :
Giacinti Margot, Le commun des mortelles: faire face au féminicide, Quimperlé, Éditions divergences, 2025.
Radford Jill et Russell Diana E. H. (éds.), Femicide: the politics of woman killing, New York, Twayne Publishers, 1992.
Taraud Christelle (éd.), Féminicides: une histoire mondiale, Paris, La Découverte, 2022.

Kosten