CfP: Capital relationnel, logiques d’accumulation et héritages coloniaux dans l’espace atlantique (1750 à nos jours)

31. Oktober 2026
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L’histoire coloniale a longtemps été écrite à partir des cadres impériaux et des logiques étatiques. Lorsque l’historiographie s’est tournée vers l’échelle des acteurs, elle l’a généralement fait par le biais d’une approche biographique et à travers une histoire des circulations des figures centrales dans l’espace colonial, qu’il s’agisse de naturalistes, d’entrepreneurs ou de missionnaires (Schär 2015 ; Dejung 2013 ; Dejung 2018 ; Harries 2007 ; Ratschiller Nasim 2023).

Dans le contexte d’une historiographie façonnée à la fois par l’étude de l’action politique et par des perspectives centrées sur les acteurs, un élément fondamental des dynamiques qui ont marqué les rapports entre les métropoles européennes et les colonies — et, au delà, l’ensemble des relations coloniales — demeure sous-exploré : celui des relations interpersonnelles qui ont rendu possibles, souvent de manière indirecte, la formation, la consolidation et la reproduction des structures coloniales globales. Les dynamiques coloniales ne reposent pas uniquement sur des administrations, des marchés ou des dispositifs de coercition. Elles ne sont pas non plus l’effet des actions d’agents particulièrement audacieux et dotés d’un sens des affaires. C’est un ensemble de relations familiales, commerciales, religieuses, politiques et intellectuelles (Purtschert & Fischer Tiné 2015) qui facilitent la circulation des personnes, des capitaux, des savoirs et des formes de pouvoir. Ces relations sont au centre du colloque.

Pour prendre en compte plus systématiquement ces relations, ce colloque se propose d’explorer et de faire évoluer le concept de « capital relationnel ». Dans notre compréhension, il est dérivé du concept de capital social de Pierre Bourdieu, qui désigne « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles qui sont liées à la possession d’un réseau durable de relations […] ; ou, en d’autres termes, à l’appartenance à un groupe, comme ensemble d’agents qui ne sont pas seulement dotés de propriétés communes […] mais sont aussi unis par des liaisons permanentes et utiles » (Bourdieu 1980, 2).

En utilisant le concept de capital relationnel, nous nous intéressons plus précisément à la nature des relations qui relient les acteurs, les familles, les entreprises, les institutions religieuses et les organisations opérant à différentes échelles du monde colonial ainsi qu’aux multiples manières dont ces « liaisons permanentes et utiles » sont créées, maintenues et mobilisées. En sciences de gestion, le terme de capital relationnel fait partie d’un ensemble d’outils conceptuels qui visent à mesurer la création de valeur d’une entreprise par les interactions entretenues (Edvinsson & Malone 1997). Ici, l’enjeu n’est dès lors pas seulement d’identifier les relations, mais de comprendre les mécanismes par lesquels certaines relations deviennent des ressources, sont converties en avantage économique, social ou politique, puis participent à la reproduction de rapports de pouvoir dans le temps et à travers les espaces.

Poser la question ainsi nous semble prometteur à différentes échelles. Premièrement, cette perspective permet de mobiliser les connaissances issues des multiples études biographiques, voire généalogiques, sur les élites européennes impliquées dans l’entreprise coloniale en faveur d’une meilleure compréhension des relations entre elles.

Deuxièmement, elle nous invite à étudier les moments et lieux de sociabilité. Si, selon Bourdieu, l’existence même d’un réseau est « le produit du travail d’instauration et d’entretien qui est nécessaire pour produire et reproduire les liaisons durables et utiles » (Bourdieu 1980, 2), où et par qui les relations sont-elles entretenues ? Quel est le rôle des entreprises, des églises et de œuvres missionnaires, des organisations philanthropiques, des institutions éducatives et militaires ? Quel est le rôle des courtiers, correspondants, négociants, missionnaires, agents locaux, traducteurs, intermédiaires culturels ou financiers — dont les fonctions de médiation ont souvent constitué une condition essentielle au fonctionnement des réseaux coloniaux, tout en demeurant largement invisibilisées dans les récits ? Quel est le rôle des femmes qui, dans la bourgeoisie du 19e siècle, sont souvent à la base des échanges durables et transnationaux, notamment à travers la correspondance ?

Troisièmement, cette focalisation sur les relations interpersonnelles et les réseaux permet d’aborder la colonisation dans une dimension transnationale et transimpériale. Issu d’un projet de recherche consacré au passé colonial de Neuchâtel, une ville suisse, ce colloque invite à réfléchir aux rapports coloniaux au-delà des cadres étatiques, en prenant notamment en compte les marges (Schär & Toivanen 2025).

Enfin, cette perspective tente de contribuer à la question des dettes et des héritages, économiques, sociaux, culturels et symboliques, produits par ces dynamiques relationnelles. Les réseaux apparaissent ainsi non seulement comme des vecteurs d’accumulation, mais également comme des dispositifs de transmission, de légitimation et parfois d’invisibilisation des expériences historiques. Ils contribuent à la production de mémoires collectives, d’institutions patrimoniales et de récits publics qui continuent de structurer les représentations contemporaines du passé colonial. Dans cette perspective, les processus de silenciation historique (Trouillot 1995), les usages publics du passé et les formes de contestation ou de réappropriation des héritages coloniaux constituent également des objets d’analyse essentiels pour comprendre la persistance des inégalités et des rapports de pouvoir hérités de l’époque coloniale.

Le colloque entend ainsi explorer, d’une part, les liens entre acteurs, stratégies familiales et institutions depuis le milieu du 18e siècle jusqu’à la moitié du 20e siècle, période d’expansion coloniale, d’intensification des circulations de capitaux et de recomposition des rapports entre argent, pouvoir et espaces impériaux (Arrighi 1994). D’autre part, il s’intéresse à la question des héritages et de la mémoire de ces relations, et aux manières de les aborder dans l’espace public.

Nous accueillons des propositions portant, à titre d’exemple, sur les thématiques suivantes :

Familles, entreprises et réseaux de pouvoir : familles, dynasties marchandes et entreprises dans les contextes coloniaux ; stratégies matrimoniales, alliances familiales et reproduction des élites, relations entre acteurs privés, institutions publiques et structures impériales.

Système et acteurs économiques : banques, maisons de commerce, assurances ; conditions relationnelles du crédit, de la dette et de la circulation transnationale des capitaux ; flux financiers transnationaux et participation d’acteurs locaux aux économies coloniales ; transmission intergénérationnelle des patrimoines, héritages et fortunes coloniales.

Acteurs et actrices intermédiaires : courtiers, correspondants, missionnaires, traducteurs, agents commerciaux et autres acteurs de médiation ; réseaux intellectuels, scientifiques, religieux et culturels ; dynamiques invisibilisées, groupes marginalisés et formes alternatives de circulation des ressources, des savoirs et des pratiques.

Villes, territoires et espaces : configurations locales et inscription dans des réseaux coloniaux globaux.

Héritages, mémoire et usages du passé : institutions mémorielles, fondations, patrimoines et récits publics ; héritages coloniaux, mémoire, politiques patrimoniales et leur contestation.

Aspects méthodologiques : prosopographie, humanités numériques, analyses de réseaux et visualisation de données.

Modalités de soumission

Les propositions de communication (env. 300–500 mots), accompagnées d’une courte notice biographique (env. 100 mots), sont à envoyer au plus tard le 31 octobre 2026 à l’adresse suivante : ilham.lachat@unine.ch. Les propositions peuvent être soumises en français ou en anglais. Les communications pourront se tenir dans l’une de ces deux langues. Veuillez préciser dans votre réponse une estimation des frais de déplacement. Les notifications d’acceptation seront envoyées au plus tard le 15 décembre 2026. Une publication des actes est prévue. Merci d’indiquer si vous souhaitez y participer.

Organisiert von
Université de Neuchâtel et Université de Fribourg

Kosten

CHF 0.00