Elephants & Squirrels. Film documentaire de Gregor Brändli

Author of the report
Caroline
Montebello
UniDistance Suisse & Université de Bâle
Citation: Montebello, Caroline: Elephants & Squirrels. Film documentaire de Gregor Brändli, infoclio.ch Tagungsberichte, 10.06.2026. Online: <https://www.doi.org/10.13098/infoclio.ch-tb-0408>, Stand: 10.06.2026

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Elephants & Squirrels est un long métrage documentaire du réalisateur suisse GREGOR BRÄNDLI qui suit le processus de restitution de restes humains engagé à Bâle par l’artiste et militante sri-lankaise DENETH PIUMAKSHI VEDA ARACHCHIGE en faveur de la communauté Wanniyala-Aetto (SRI LANKA). Plus particulièrement, le film documente les dernières étapes d’un parcours engagé par l’artiste en 2018 dans le prolongement de son projet « Voices from an Archived Silence » : sa recherche d’information sur l’arrivée en Suisse de ces restes humains ; le dialogue qu’elle a engagé avec les institutions de conservation en vue de faciliter leur retour et enfin leur restitution à leur communauté d’origine. À travers ce documentaire, Brändli donne la parole aux descendants et descendantes des populations spoliées qui demandent le retour de leurs ancêtres depuis les années 1970 au niveau international.1 Il rend ainsi visible le travail, souvent discret puis effacé, des militantes et militants qui documentent, relancent, et portent concrètement le processus de restitution auprès des institutions publiques européennes et nord-américaines. 

Structuré en plusieurs chapitres, parmi lesquels « Property », « Forgotten archives », ou « Lost in Translation », le documentaire livre un panorama exhaustif d’un processus de restitution dans un contexte caractérisé par l’absence de cadre légal en Suisse. Il alterne des scènes tournées au Sri Lanka (Dambana, Kurunegala) et en Suisse (Bâle) ; d’abord autour de Deneth Piumakshi Veda Arachchige et de la communauté Wanniyala-Aetto, puis de divers acteurs et actrices impliquées : institutions muséales, représentants politiques du canton de Bâle-Ville, chercheurs et intermédiaires variés. Le documentaire montre aussi ce qui se joue dans différents lieux et environnements, privés et publics, des deux pays, tels que des espaces d’habitation et des institutions culturelles. Ces allers-retours entre les points de vue des différents acteurs finissent par déboucher sur deux rencontres officielles : le déplacement d’une délégation suisse au Sri Lanka auprès de la communauté Wanniyala-Aetto, puis la venue en Suisse d’une délégation sri-lankaise. Le dispositif narratif inclut des entretiens, des scènes filmées sur le vif, des extraits de conférences et des images d’archives. 

Parmi les thèmes abordés par le film figure d’abord la reconstitution menée par Deneth Piumakshi Veda Arachchige de l’itinéraire des naturalistes suisses Paul et Fritz Sarasin à Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka) entre 1883 et 1913. Le film décrit les objectifs de leurs expéditions, caractérisées par une logique extractiviste qui se traduit par une vaste collecte de restes humains, d’animaux et d’objets qui sont rapportés en Suisse, et donnés au Museum der Kulturen et au Naturhistorisches Museum de Bâle. Parmi ces ensembles figurent notamment des ossements attribués aux Cinghalais et aux Tamouls, ainsi qu’à des groupes marginalisés tels que les Rodiyas et la population autochtone adivasi. Le documentaire précise les modalités concrètes de ces collectes : certains restes humains sont obtenus dans des hôpitaux ou des prisons, d’autres à la faveur de fouilles non autorisées dans des lieux de sépulture. En retraçant ces pratiques, le film montre que ces prélèvements relevaient de formes de violence et d’injustice inscrites dans le contexte colonial. Il apporte ainsi un éclairage sur l’histoire coloniale de la Suisse et s’inscrit dans un ensemble de recherches qui, depuis les années 2010, interrogent les liens du pays avec l’impérialisme.2

Un deuxième thème concerne le lien entre la collecte de restes humains et le développement des sciences raciales entre le XIXet la première moitié du XXsiècle. Comme l’explique l’historien BERNHARD SCHÄR, les cousins Fritz et Paul Sarasin s’intéressaient particulièrement aux Adivasi. Dans une perspective évolutionniste marquée par les hiérarchies raciales de l’époque, ils voyaient en eux les représentants d’un stade prétendument précoce du développement humain, voire d’un « chaînon manquant » entre les primates et les Européens. Cette mise en infériorité, ainsi que les références à des crânes « purs », attribués à de prétendus « vrais Vedda », donnent à voir toute la violence de cette catégorisation, fondée sur des fantasmes raciaux plus que sur une volonté de connaissance des sociétés concernées. En ce sens, Elephants & Squirrels met en évidence que la collecte des restes humains n’est pas dissociable d’un projet scientifique de racialisation et de déshumanisation des populations extra-européennes.

Un autre thème central du documentaire est l’importance de la restitution pour les populations concernées et son inscription dans une temporalité longue. En effet, les demandes de retour ne sont pas un phénomène récent. Le film évoque notamment les démarches entreprises dès la fin des années 1970 par P. H. D. H. DE SILVA, directeur du Musée national de Colombo, qui adressa plusieurs demandes de retour à des institutions européennes, parmi lesquelles des musées bâlois. En répertoriant dans un catalogue les objets sri-lankais conservés à l’étranger, De Silva cherchait à documenter l’ampleur des spoliations coloniales et à préparer leurs retours au Sri Lanka. Ces demandes sont restées longtemps sans réponse ou accueillies avec condescendance, comme le suggèrent certaines lettres évoquant l’incapacité supposée des musées sri-lankais à conserver ces objets. À cette profondeur historique s’ajoutent la force des prises de parole contemporaines des membres de la communauté adivasi, pour qui les restes humains conservés en Suisse ne sont pas de simples pièces muséales, mais des ancêtres dont les âmes ont été égarées et dont la place est sur leur terre. En ce sens, le film montre que la restitution répond autant à une exigence éthique, à titre de réparation, qu’à un besoin de la population adivasi.

Un autre thème est la transformation de la signification des objets et des restes humains à la suite de leur déplacement dans l’espace muséal. En Suisse, Deneth Piumakshi Veda Arachchige découvre notamment des masques vedda conservés dans les réserves du Museum der Kulturen. Le film insiste alors sur l’écart entre leur statut actuel d’objets patrimoniaux silencieux et leur inscription première dans des pratiques vivantes, rituelles et collectives.  Là où, dans leur contexte d’origine, ces objets étaient liés à des gestes, à des sons, et à des usages sociaux précis, ils apparaissent désormais isolés, dans des boîtes, et privés de leur environnement. Le moment où l’un des masques est manipulé et porté par Deneth Piumakshi Veda Arachchige redonne ainsi, pendant quelques instants, une forme de vie à l’objet : il ne relève plus seulement de la conservation muséale, mais redevient porteur d’énergie et de mémoire. En ce sens, le film montre que le déplacement colonial n’a pas seulement arraché des objets à leur lieu d’origine ; il a aussi transformé leur sens.

Gregor Brändli nous offre donc une œuvre remarquable, principalement en raison de ses choix narratifs. Le premier aspect tient à la pertinence de la focale choisie : en faisant débuter l’histoire au Sri Lanka, auprès de la communauté Wanniyala-Aetto, Elephants & Squirrels replace au premier plan l’expérience de celles et ceux qui ont été directement touchés par les violences coloniales, et qui appartiennent, en parallèle, à un groupe minoritaire au Sri Lanka. Il inverse ainsi les logiques de l’invisibilisation sociale en rendant visible un espace doublement relégué à l’échelle globale et nationale. Une autre qualité de la narration est de croiser une pluralité de points de vue – membres de la communauté, personnels de musées, responsables politiques, historiens, archivistes, chercheur en provenance, artistes et militantes – occupant des positions géographiques, sociales et politiques différenciées. Ce dispositif met en relation des actrices et des acteurs du Nord et du Sud global, sans effacer les asymétries qui structurent leurs prises de parole. Enfin, le documentaire offre une perspective particulièrement intéressante en donnant une place centrale au sensible. Là où les institutions privilégient souvent un langage patrimonial ou administratif, le film fait apparaître l’émotion, la gêne, le malaise, notamment chez certains intervenants blancs, mais aussi l’attente et l’espoir suscités au Sri Lanka par le retour des ancêtres. Il contribue ainsi à redonner une épaisseur humaine qui n’est pas toujours visible dans les travaux historiques.

Pour finir, Elephants & Squirrels se distingue par une dimension politique et historiographique importante. En donnant à voir les violences coloniales liées à la collecte de restes humains, les logiques de racialisation qui les sous-tendent et les revendications en faveur de leur restitution, le film apporte une contribution importante aux débats contemporains sur les liens entre la Suisse et l’impérialisme. Il s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de sensibilisation du public, comme en témoignent les nombreuses expositions, podcasts et manifestations culturelles récentes consacrées à ce sujet, entre 2024 et 2026, à Berne, Genève, Neuchâtel, Zurich ou en ligne.3 Déjà salué dans plusieurs festivals, le documentaire de Gregor Brändli a été présenté au DOK Leipzig, où il a remporté la Colombe d’argent du meilleur long métrage, et a par ailleurs été nommé pour le Prix de Soleure 2026. On ne peut que lui souhaiter une large diffusion.

  • 1

    Turnbull Paul, Science, Museums and Collecting the Indigenous Dead in Colonial Australia, Cham, Springer, 2017.

  • 2Par exemple : Brizon Claire, Collections coloniales. À l’origine des fonds anciens non européens dans les musées suisses, Zurich, Genève, Seismo, 2023 ; Harries Patrick, From the Alps to Africa: Swiss Missionaries and Anthropology, dans Ordering Africa, Manchester, Manchester University Press, 2007, p. 201‑224 ; Krauer Philipp, Swiss mercenaries in the Dutch East Indies: a transimperial history of military labour, 1848-1914, Leiden, Leiden University Press, 2024 ; Purtschert Patricia et Fischer-Tiné, Harald, Colonial Switzerland. Rethinking Colonialism from the Margins, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015 ; Rossinelli Fabio, Géographie et impérialisme. De la Suisse au Congo entre exploration géographique et conquête coloniale, Neuchâtel, Alphil, 2022 ; Schär Bernhard C., Tropenliebe. Schweizer Naturforscher und Niederländischer Imperialismus in Südostasien um 1900, Frankfurt am Main, Campus Verlag, 2015.
  • 3Parmi les expositions consacrées à ces questions, on peut citer : au Musée d’ethnographie de Genève, « Helvécia. Une histoire coloniale oubliée » (21 octobre – 8 janvier 2023) et « Mémoires. Genève dans le monde colonial » (3 mai 2024 – 5 janvier 2025) ; au Musée national suisse, « Colonialisme. Une Suisse impliquée » (13 septembre 2024 – 19 janvier 2025) [Château de Prangins, 29 mars 2026 – 11 octobre 2026] ; au Musée d’histoire naturelle de Neuchâtel, « Nommer les natures – Histoire naturelle et héritage colonial » (15 décembre 2024 – 17 août 2025) ; au Musée d’Histoire de Berne, « Groenland en vue ! Regards croisés sur un héritage colonial » (16 septembre 2025 – 31 mai 2026), ainsi qu’à l’ETH Zurich, « Colonial Traces – Collections in Context » (30 août 2024 – 13 juillet 2025). Plusieurs séries de l’émission « Histoire vivante » (RTS) ont également été portées sur le « Colonialisme » ou « Coloniser, décoloniser ».
Event
Elephants & Squirrels (film documentaire)
Organised by
Réalisé par Gregor Brändli
Event date
Place
Dans les salles de cinéma
Language
French
Report type
Conference