L’impact du COVID-19 sur le métier d’historien

Confinement, bouclage des frontières, fermeture des bibliothèques, des centres d’archives et des universités… Face à la pandémie et à son cortège de restrictions en tout genre, nous ressentons de manière aigüe l’importance de l’accès aux ressources documentaires et au savoir scientifique.

La pandémie de COVID-19 a profondément et durablement perturbé nos vies personnelles et professionnelles. Il est difficile d’évaluer son impact sur les carrières des historiens et des historiennes, mais il est certain que pour les jeunes chercheurs, les doctorants et les post-doctorants, la fermeture des bibliothèques et des centres d’archives a signifié l’arrêt, voire l’abandon, provisoire sinon définitif, de leur recherche. De nombreux jeunes chercheurs partagent l’angoisse de voir leur carrière et leur avenir menacés par des difficultés financières, liées à la perte de leur contrat de travail ou à l’incapacité de respecter leurs engagements à produire les résultats attendus dans le cadre de leurs bourses de recherche.

Outre les dangers qui planent sur les destins individuels, ce sont les fondements mêmes du débat public qui sont mis à mal. La crise sanitaire et les incertitudes qu’elle engendre alimentent des peurs et des rumeurs qui circulent rapidement sur les réseaux sociaux. Ces rumeurs se diffusent d’autant plus facilement que nous sommes entrés dans une période de post-vérité marquée par une confusion entretenue entre la vérité et le mensonge. Une période durant laquelle l’appel aux émotions et aux croyances tend à se substituer au discours rationnel et à l’établissement des faits.

Le COVID-19 est un test pour l’historien et sa capacité à s’adapter aux menaces multiples qui pèsent sur son métier. Animés d’une volonté d’agir pour défendre l’accès aux ressources documentaires non numérisées et susciter une réflexion sur l’impact du COVID-19 sur nos pratiques, nous avons lancé une pétition sur change.org (http://chng.it/PwPcvGTt) qui a déjà récolté près de 1220 signatures. C’est le signe que notre démarche fait écho à de vraies préoccupations au sein de la communauté des historiens et des historiennes.

Cette pétition poursuit un double objectif. Il s’agit d’abord d’encourager les centres d’archives à allouer une plus grande partie de leurs ressources à la numérisation, ou au moins à répondre à la demande des chercheurs en numérisant les documents dont ils font la demande, tout en préservant les services d’archives et de bibliothèques, comme les compétences qu’ils abritent et qui les font vivre. Certains centres d’archives ont déjà mis en place une large et généreuse politique de numérisation mais ce modèle ne s’est pas encore généralisé. Si la libre diffusion du savoir produit en sciences sociales a connu ces dernières années des avancées considérables dans certains pays, l’accès libre aux archives et aux ressources documentaires reste soumis à un ensemble de contraintes institutionnelles qui nécessitent plus que jamais une mobilisation et un engagement actifs de la part des historiens et des historiennes.

Nous sommes conscients qu’il s’agit d’une question sensible, souvent liée à un manque de moyens, mais nous demandons que les centres d’archives et les bibliothèques assument leur part de responsabilité en proposant des mesures d’urgence pour faciliter l’accès des chercheurs aux sources qui n’ont pas encore été numérisées. Par ailleurs, l’accès payant aux ressources documentaires pèse considérablement sur les activités des chercheurs. Et la crise sanitaire nous rappelle, avec encore plus d’évidence, les profondes inégalités qui existent parmi la population dans l’accès à la connaissance. Cette contrainte financière devrait donc donner lieu à une réflexion sur l’inégalité des ressources des chercheurs, afin de garantir un accès équitable aux archives.

Notre pétition a pour deuxième objectif de convaincre nos universités, nos hautes écoles et les organismes de soutien à la recherche d’adopter une plus grande flexibilité dans l’allocation des fonds et de permettre, par exemple, que ceux qui ne peuvent plus être dépensés pour les voyages soient consacrés à la numérisation des ressources documentaires. Nous souhaitons aussi tirer parti de cette situation exceptionnelle pour faire prendre conscience de l’opportunité de mettre en place un système pérenne de financement dédié à la numérisation des archives.

Au-delà de la pétition, nous souhaitons encourager une réflexion sur le rôle de l’historien en tant qu’acteur de la numérisation. Nous sommes conscients que cette question doit faire l’objet d’une réflexion plus large sur les pratiques d’archivage, les outils numériques et le problème de la protection des données. Nous souhaitons néanmoins encourager le développement de nouvelles pratiques et inviter les historiennes et les historiens à partager leurs documents numérisés, en particulier lorsqu’ils ont terminé et publié leurs travaux, suivant le principe du libre accès aux données de recherche encouragé par le Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNSRS). Ainsi, la crise sanitaire actuelle pourrait être l’occasion d’instaurer une nouvelle échelle de valeurs dans notre métier, où la productivité et la compétition entre chercheurs n’excluraient pas de nouvelles formes d’expérimentation innovantes et de solidarité.

Véronique Stenger, Sandrine Kott, Davide Rodogno