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Défis de la numérisation pour la formation et la recherche en Suisse. Un commentaire.

Le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) a publié en juillet 2017 un rapport d’une centaine de pages sur les enjeux de la «numérisation» pour la recherche et l’innovation. Ce rapport est une initiative bienvenue, qui tente de dresser un large bilan des défis posés par les technologies numériques, et d’esquisser des solutions pratiques en terme de politiques publiques. Sa lecture, bien qu’instructive, laisse cependant perplexe celui qui travaille dans le domaine des sciences humaines.

Pour le dire rapidement, le rapport fait une analyse doublement biaisée des défis posés par les technologies numériques au développement de l’éducation et de la recherche. D’un côté, les enjeux sont posés quasi exclusivement en termes du maintien de la compétitivité de la place économique suisse dans un petit nombre de domaines (informatique, finance, pharmaceutique, industrie des machines, défense et horlogerie notamment). De l’autre, les solutions proposées sont pour l’essentiel d’augmenter la dose de technologies numériques à tous les niveaux de la formation, des écoles primaires à la recherche avancée.

Le rapport insiste lourdement sur la nécessité d’adaptation toujours plus rapide du système éducatif aux besoins de l’économie, mais n’accorde qu’une place marginale aux nombreuses questions sociétales soulevées par la transformation numérique (monde du travail, répartition et formation, sphère privée, santé, sécurité, mobilité, processus démocratiques) et à la nécessité de donner aux jeunes générations les outils pour faire un usage réfléchi et durable de ces technologies.

Car, au-delà de la compétitivité de la place économique suisse, l’enjeu fondamental est de comprendre comment ces technologies sont en train de transformer les conditions de production de nos subjectivités.

Comme l’avait déjà pressenti Jean-François Lyotard au milieu des années 1980: « On dirait que les changements, comme toujours, nous viennent du dehors. Par les conditions de travail, par le milieu de vie, par les moyens d’information. Mais c’est dans nos têtes que ça change. Dans nos façons de sentir, de regarder, d’entendre. Dans la manière d’interroger et de comprendre. Dans les idéaux, dans nos rêves, dans notre langage, dans l’intimité du corps » [Message radiophonique de l'exposition Les Immatériaux, Centre Pompidou, 1985.]

Bien que plusieurs chantiers de recherche se soient ouverts récemment, l’état des connaissances sur le vaste éventail des conséquences cognitives, affectives, culturelles, sociétales, mais également politiques, économiques, et environnementales des technologies numériques est encore à un stade rudimentaire.

Dans tous ces domaines, les sciences humaines et sociales sont les seules à même d’apporter des réponses. Et ces réponses ne passent pas uniquement par une instrumentalisation numérique de ces disciplines, mais par un effort de recherche coordonné dirigé vers la compréhension des effets de ces technologies.

C’est tout l’enjeu du positionnement des Digital Humanities. D’un côté, le développement de nouveaux outils pour la recherche en science humaine, de l’autre, la nécessité de développer une critique culturelle des technologies numériques. Les deux doivent aller de pair.

Les défis interdisciplinaires sont bien réels pour saisir la nature transversale des transformations en cours. Ils ne se limitent pas, contrairement à une idée répandue, à une collaboration entre informatique et sciences humaines. Des collaborations transversales à l’intérieur des sciences humaines et sociales sont tout aussi nécessaires. Comment faire converger les enseignements de l’histoire, des sciences sociales, de la psychologie, des sciences du langage vers une analyse critique des phénomènes numériques ?

En ce sens, l’objectif de la série à venir de Projets de Recherche nationaux (PNR) sur les conséquences de la numérisation devrait être d’établir une cartographie des savoirs mobilisables et de construire des passerelles méthodologiques au sein des sciences humaines et sociales et au-delà, afin de poser les bases d’un cadre interprétatif large sur les dynamiques en cours. Il serait souhaitable d’éviter en cela les écueils du PNR Big Data, au sein duquel les apports disciplinaires des sciences humaines et sociales sont restés marginaux.