Une nature sans histoire ? – À propos de l’exposition « Was sich als Natur zeigt » au Kunstmuseum Solothurn

Auteur du rapport
Enrico
Natale
infoclio.ch
Citation: Natale Enrico: « Une nature sans histoire ? – À propos de l’exposition « Was sich als Natur zeigt » au Kunstmuseum Solothurn », infoclio.ch Tagungsberichte, 26.06.2026. En ligne: <https://www.doi.org/10.13098/infoclio.ch-tb-0409>, consulté le 29.06.2026

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« Was sich als Natur zeigt », exposition de LUZIA HÜRZELER ouverte début juin 2026 au Kunstmuseum de Solothurn, présente le fruit d’un travail de plusieurs années sur les représentations de la nature, en particulier du monde animal, à travers une série des œuvres de l’artiste et de celles de plusieurs artistes contemporains invités. 

En ce mardi 9 juin 2026, je participe en compagnie d’une vingtaine de personnes à une visite guidée menée par TUULA RASMUSSEN, co-curatrice de l’exposition avec KATRIN STEFFEN. Je discute ensuite longuement dans les locaux du musée avec Luzia Hürzeler, qui m’a fait la gentillesse de m’accorder de son temps pour m’expliquer son travail.

L’exposition recoupe plusieurs thèmes jugés cruciaux pour un renouvellement de la pratique des sciences humaines, identifiés dans le cadre de la préparation de la conférence infoclio.ch 2026, « New Humanities for the 21st Century ». Parmi ceux-ci figurent notamment la place des approches relationnelles dans la construction des savoirs, en particulier sur la « nature », et la coopération entre arts et sciences. Une pensée m’accompagne au cours de ma visite : comment les sciences historiques peuvent-elles s’emparer de ces questions ? 

Image 1: Luzia Hürzeler, Leuchtkasten aus der Installation Das Bild, in dem wir uns treffen © Luzia Hürzeler

Un gorille à Berne

La première image qui accueille le visiteur est celle d’un diorama du Musée d’histoire naturelle de Berne où est exposé un gorille dans un décor de reconstitution de son milieu naturel. Luzia Hürzeler apparaît en reflet sur le cadre supérieur de la vitrine, justifiant le titre de l’œuvre : « Das Bild, in dem wir uns treffen ». L’image est révélatrice de la démarche de l’artiste : créer une rencontre, c’est-à-dire reconstituer les liens qui unissent la vie d’un animal dans son environnement d’origine à sa représentation naturalisée dans un musée ou une collection d’histoire naturelle. 

En tirant ce fil, ce sont cent ans d’histoire des sciences naturelles et d’histoire coloniale qui sont remontés à la surface, m’explique l’artiste. Le gorille du musée de Berne a été abattu en 1927 par le Bâlois Eric Miville, propriétaire d’une plantation dans le district du Kivu de l’ancien Congo Belge. Une chasse autorisée par les autorités coloniales belges suite à une demande expresse du musée d’histoire naturelle de Berne. A l’époque, le gorille est « der sehnlichste Wunsch eines jeden Naturhistorischen Museums »1, « le souhait le plus cher de tout musée d’histoire naturelle », selon les termes de la lettre adressée par le musée à l’ambassade de Belgique en 1927.

L’artiste a mené une vaste recherche documentaire dans les publications de l’époque et les archives conservées au Musée d’histoire naturelle de Berne, à la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne et aux Archives fédérales suisses. Elle a retracé les premières mentions de gorilles dans la littérature scientifique, les premiers spécimens chassés et exposés en Europe et aux Etats-Unis, les circonstances de la chasse du gorille de Berne, la préparation du diorama, ses différents états et lieux d’exposition successifs, jusqu’à son état actuel.

Le résultat de ce travail de recherche est un Leporello de 35 mètres de long exposé sur trois niveaux dans la salle d’exposition. Des extraits de documents y sont reproduits en 162 séquences, avec certains passages surlignés en jaune. Des légendes manuscrites précisent les thématiques, et un système de renvois internes met en dialogue les différentes sections. Les références bibliographiques sont consignées dans une brochure imprimée à part, disponible à la consultation dans la salle d’exposition. Une recherche documentaire qui s’apparente à un travail académique trouve ici sa place comme œuvre visuelle au sein de l’exposition. 

Une fois le « lieu du crime » identifié, Hürzeler a cherché à savoir ce qui s’y passe aujourd’hui. Des paroles résonnent dans la salle. Elles proviennent des interviews avec deux habitants de la région enregistrées par une équipe de tournage locale en collaboration avec l’artiste, qui n’a pas voyagé elle-même sur place. Ils témoignent de l’histoire de la réserve naturelle, mais aussi des difficultés que celle-ci pose aux habitants des lieux. Alors que dans le diorama les hommes sont absents du paysage, pour en renforcer l’impression naturaliste, sur place, dans les années 1970, les habitants natifs des lieux ont été chassés de la réserve naturelle avec le prétexte de la protection des gorilles. « C’est comme si le projet du diorama s’était incarné sur place », commente l’artiste.

Une autre image de gorille en grand format, bien vivant celui-ci, fait face à celle du diorama. Elle a été prise récemment en République démocratique du Congo, à l’endroit même où celui de Berne a été abattu en 1927. L’artiste rétablit ainsi symboliquement le lien qui unit l’ancêtre à ses descendants.

Rétablir des liens sur la base de contenus historiques

Cette démarche de rétablir des liens se retrouve dans de nombreuses pièces de l’exposition. Les artistes réinterprètent dans leurs œuvres les objets et documents historiques qui ont servi à construire nos représentations du règne animal, et en rendent visibles les violences intrinsèques et le caractère artificiel. RICHARD BARNES, par exemple, photographie les travaux de maintenance réalisés dans les dioramas. RÉMY MARKOWITSCH reproduit des images d’animaux d’anciens livres scientifiques qui révèlent le caractère construit et la matérialité de ces représentations. SAMMY BALOJI met côte à côte le paysage peint derrière le gorille du New York Museum of Natural History avec une image du même endroit tel qu’il se présente aujourd’hui : un camp de réfugiés constellé de tentes. 

Image 2: Richard Barnes – Man with buffalo 2007. Source: https://www.richardbarnes.net/animal-logic-1

La salle aux oiseaux procède d’une démarche similaire. Luzia Hürzeler a sélectionné dans les réserves du musée d’histoire naturelle de Soleure une série d’oiseaux qui sont exposés dans la salle. Elle a ensuite filmé les conservateurs effectuer les opérations de maintenance (dépoussiérage, conditionnement, étiquetage, etc.) nécessaires à leur déplacement. Ces images défilent sur des écrans intercalés entre les oiseaux. Des chants d’oiseaux, enregistrés par l’artiste sur les lieux de leur capture, résonnent dans la salle. 

«En dernier lieu» pousse encore plus loin la tentative de rétablir des liens avec des animaux désormais présentés comme pièces de musée. Les sujets sont huit loups abattus en Valais depuis les années 1990. Pour chacun d’entre eux, Hürzeler a mené une minutieuse recherche documentaire pour reconstituer l’iter administratif ayant mené à la décision de tir, les circonstances de la mise à mort et le traitement médiatique de l’affaire. Elle se rend ensuite sur les « lieux du crime », et prend un cliché selon l’angle de tir qui a causé la mort de l’animal. Elle reconstitue ainsi le dernier point de contact entre le milieu naturel où évoluait l’animal vivant et son basculement dans les systèmes de pouvoir humains.

La démarche de Hürzeler résonne avec les réflexions méthodologiques de l’historien italien Carlo Ginzburg, décédé il y a quelques jours, sur les moyens de restituer le point de vue des victimes à travers les actes écrits sur eux par leurs bourreaux. Dans les deux cas les victimes – loups ou sujets marginaux de l’époque médiévale – sont dépourvus de la capacité de défendre leur cause. Leur statut de sujet – leur dignité de sujet pourrait-on dire – ne peut leur être rendue que par un travail herméneutique sur les sources de leur persécution. 

Image 3: Ausstellungsansicht Luzia Hürzeler & Gäste – Was sich als Natur zeigt mit Werken von Luzia Hürzeler, Hannes Rickli und Rémy Markowitsch , Kunstmuseum Solothurn 7.6.—4.10.2026, Foto: David Aebi

« L’art n’est pas là pour faire la communication des sciences »

Luzia Hürzeler est titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale, obtenu à l’université de Berne dans le cadre d’un programme doctoral géré en collaboration avec la Haute école des arts de Berne (SINTA). Une initiative unique en Suisse, selon le site de l’institution. La tendance vers la « recherche artistique », encore marginale il y a dix ans, s’affirme de plus en plus dans les milieux de l’art.

« Je vois beaucoup de voisinage entre ma démarche artistique et les méthodes de l’anthropologie », explique l’artiste. Collaborer avec l’université a nécessité de nommer les méthodes des sciences sociales qui ont des similitudes avec ses pratiques artistiques, comme la « photo-élicitation », ou encore la « performance ethnographique ». Elle se reconnaît cependant une certaine facilité à saisir le fonctionnement d’une structure, ce qui lui permet de créer des espaces de dialogue entre sa pratique artistique et les dispositifs scientifiques. 

Différents niveaux de lecture permettent aux œuvres artistiques de se rendre accessibles même à des enfants et de toucher un public non spécialisé, ce qui renforce leur capacité à faire évoluer les perceptions. Les travaux scientifiques, en revanche, nécessitent souvent un bagage préliminaire important pour être abordés. Ils doivent de plus s’inscrire dans une problématique précise et arriver à une conclusion. L’art peut se satisfaire d’ouvrir des perspectives possibles et de faire des liens. Enfin l’art prend place dans l’espace, en relation avec son environnement, alors que la science existe généralement dans l’espace bidimensionnel de la page ou de l’écran, souvent consultés individuellement. 

Comment imaginer des processus de recherche communs, au sein desquels les deux pratiques dialogueraient sur un pied d’égalité ? Au terme de la visite, au vu des intérêts communs autour des sources historiques et de la reconstitution de liens à travers le temps et l’espace, émerge l’idée d’un atelier de méthodes artistiques sur les savoirs historiques. Une idée à expérimenter dans la foulée de la conférence infoclio.ch 2026 sur les « New Humanities for the 21st Century ». 

  • 1BAR, E2001C#1000/1531#518* Miville, E., Forschungs- und Jagdexpedition im Belgischen Kongo (Abschussbewilligung eines Gorillas), 1927. Cité dans Luzia Hürzeler, Wo das Bild anfängt (Gorilla-Diorama in Bern), Leporello Index (2026)
Evènement
Exposition: Was sich als Natur zeigt
Organisé par
Kunstmuseum Solothurn
Date de l'événement
-
Lieu
Kunstmuseum Solothurn
Langue
Français
Report type
Conference