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Le spectacle « Faire parler les archives des Non-alignés » est une performance documentaire conçue et réalisée par la politologue et cinéaste serbe Mila Turajlić (Serbie). D’une durée d’une heure, elle invite le public à découvrir les films tournés dans les « pays non alignés » par le caméraman de l’ancien État yougoslave, Stevan Labudović. Ces archives filmiques, conservées à la cinémathèque serbe Filmske Novosti, ne sont accessibles ni au grand public ni aux chercheurs. À travers ce spectacle, Turajlić propose ainsi de découvrir non seulement sa création artistique, mais également la richesse des films tournés en 35 mm par Labudović lors des voyages du dirigeant yougoslave Josip Tito dans les « pays non alignés ».
Pour ce faire, la créatrice divise l’écran en deux parties : durant toute la durée du spectacle, le public est confronté à une projection en écran partagé. À gauche est diffusée la création filmique de Turajlić, tandis que la partie droite montre une captation en direct de la cinéaste. Dans cette configuration, la projection située à gauche présente la vidéo créée par Turajlić : elle entremêle des images tournées par Labudović à des calepins, des photographies, des documents officiels de l’État yougoslave, des archives sonores et des témoignages. Sur la partie droite de l’écran, Turajlić retrace progressivement la genèse de son projet artistique : elle raconte comment est née l’idée de cette création, comment s’est établi son contact avec Stevan Labudović et de quelle manière elle a pu accéder aux archives filmiques conservées par Filmske Novosti. À travers ce récit, elle dialogue avec le public dans un parcours filmique structuré en cinq chapitres.
Dans le premier chapitre, intitulé « Orphelins », Mila Turajlić invite le spectateur à s'immerger dans l'histoire de la dissolution de la Yougoslavie et dans les enjeux liés à la transmission de ses archives. Elle établit une analogie entre le « naufrage » du projet politique yougoslave et l'abandon du bateau officiel du maréchal Tito, le Galeb, dont la déliquescence progressive incarne la fin de l'État yougoslave. L'achèvement de sa restauration en 2024 est alors présenté comme le moment où les archives des voyages effectués à bord refont surface, s'offrant enfin au regard du public. Turajlić n'hésite pas, par ailleurs, à brouiller les frontières entre les notions de mémoire, d'histoire et d'oubli en convoquant les élaborations conceptuelles du philosophe Paul Ricœur.1 À certains égards, elle semble en outre présenter le Galeb — les archives qu'il recèle et le projet politique du maréchal Tito — comme une ruine.2
Le deuxième chapitre de la performance, « Points de départ », contextualise les films tournés par Stevan Labudović : des œuvres destinées au cinéma et conçues comme instrument politique au service du discours gouvernemental. Turajlić explique que ces films sont muets, la technologie de l'époque ne permettant pas la captation simultanée du son et de l'image. C'est précisément cette lacune qui pousse la cinéaste à aller à la rencontre de leur auteur.
Ces deux premiers chapitres représentent 10% de la performance filmique de Turajlić. Dans un langage d'historien, ils servent à exposer au public son approche conceptuelle, son corpus documentaire et, surtout, les difficultés qu'elle rencontre pour naviguer dans un fonds filmique dépourvu d'inventaire et d'accès restreint. Les trois chapitres qui suivent sont quant à eux organisés chronologiquement, chacun centré sur quelques enregistrements.
Le troisième chapitre, « Incarnation », décrit la rencontre et les dialogues de la réalisatrice avec Stevan Labudović. Cette partie du spectacle s'ouvre sur une démarche singulière : Turajlić traite Labudović non seulement comme un témoin, mais comme une archive vivante, susceptible de l'aider à comprendre le contexte des films conservés à Filmske Novosti. Ce dialogue, cette « incarnation », est consacré aux pellicules tournées en Algérie pendant la guerre de libération nationale, lesquelles représentent 183 km de film en 35mm.3 La cinéaste choisit alors de présenter un montage superposant certaines images de bombardements aux notes de Labudović dans des carnets où il répertoriait tout ce qu'il filmait. Elle explique que ces cahiers constituent son principal instrument d'orientation au sein d'un fonds dépourvu de tout inventaire.
Le quatrième chapitre est consacré à la première conférence des pays Non-Alignés, tenue à Belgrade du 1er au 6 septembre 1961. Intitulé « Voix », il révèle l'un des enjeux que la cinéaste cherche à relever : restituer les « voix » des pays non-alignés à travers les discours des chefs d'État présents à la conférence — défi technique que la pratique historienne tend parfois à négliger. Turajlić laisse également entrevoir l'intimité qu'elle entretient avec le lieu où s'est tenue la conférence, Belgrade étant sa ville natale. Sur le plan technique, le défi consiste à combiner les enregistrements filmiques avec les enregistrements sonores, ces derniers conservés dans les fonds de la radio nationale. Pour que le son coïncide avec l'image, elle explique avoir dû faire appel à des interprètes en langue des signes, illustrant ainsi la nécessité d'un travail collectif pour donner véritablement « voix » aux protagonistes des films de la conférence de Belgrade.
Le cinquième et dernier chapitre du spectacle, « Survivances », poursuit un objectif précis : faire vivre ces archives au-delà de leur lieu de conservation, notamment dans les pays où les films ont été tournés. Turajlić entreprend à cette fin d'identifier, par des démarches participatives menées dans différents pays, des personnes apparaissant dans les pellicules de Labudović. À partir de ce moment, la prise de vue de la cinéaste, jusqu'alors visible à droite de l'écran, cède la place aux témoignages des héritiers des personnes filmées. Turajlić présente ainsi des témoins mozambicains, éthiopiens et algériens commentant les images que Labudović a tournées dans leurs pays respectifs. Son ambition ne se limite pas à capter la réaction de ces spectateurs face aux films de Labudović : elle entend les confronter au projet politique inachevé des pays non-alignés.
La performance se révèle riche à plusieurs égards. Sur le plan du traitement documentaire, elle mobilise une grande diversité de sources — films, enregistrements sonores, photographies, carnets, traités, entre autres —, témoignant d'une approche archivistique plurielle. Sur le plan de l'invention, Turajlić brouille volontairement les frontières entre certains concepts pour construire son œuvre, invitant ainsi le spectateur à tirer de nombreux fils historiques. Sur le plan de l'innovation technique, elle met en lumière les difficultés inhérentes à la numérisation des archives filmiques, notamment celles liées à la combinaison des enregistrements sonores et visuels. Sur le plan de la politique de préservation patrimoniale, elle expose, lors du débat avec le public, les obstacles que représentent l'inventaire, la conservation, la numérisation et la mise en valeur des archives cinématographiques. Enfin, et c'est sans doute l'apport le plus stimulant pour les historiens, la performance mobilise une imagination historique féconde : en adoptant une perspective artistique exigeante, tout en maintenant la problématisation, la critique et la distance propres au récit historique, elle offre aux historiens professionnels une occasion rare de réfléchir à leur propre pratique depuis un dehors disciplinaire.
- 1
RICŒUR Paul, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
- 2
Pour une discussion sur la « ruine », cf. AUGÉ Marc, Le temps en ruines, Paris, Galilée, 2003 ; FERRANTI Ferrante, L’Esprit de ruines, Paris, Éditions du Chêne, 2005 ; LACROIX Sophie, Ce qui nous disent les ruines, Paris, L’Harmattan, 2007.
- 3
Le travail de Mila Turajlić avec les archives du Filmske Novosti démarre quand elle découvre les pellicules de Stevan Labudović de la Guerre d’Algérie. Il est possible de découvrir ce film ainsi que les autres pellicules de la réalisatrice sur le site https://www.nonalignednewsreels.com/films.