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2e Congrès suisse d’histoire orale : Histoire orale et culture numérique

Autor / Autorin des Berichts: 
Magali Michelet
magali.michelet@unine.ch
Université de Neuchâtel

Sebastian Kempf
sebastian.kempf@stud.phlu.ch
PH Luzern

Citation: Michelet Magali et Kempf Sebastian: « 2e Congrès suisse d’histoire orale : Histoire orale et culture numérique », infoclio.ch comptes rendus, 13.06.2022. En ligne: <https://www.doi.org/10.13098/infoclio.ch-tb-0239>, consulté le 16.08.2022.

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Deutsche Version des Berichts


Le deuxième colloque national sur l’histoire orale, six ans après la première édition à Berne, a été consacré à l’impact du numérique sur l’histoire orale.1 Il s’adressait à un public relativement large, venu des mondes de la recherche, de l’enseignement, des archives ainsi que des musées, intéressé à débattre des possibilités infinies offertes – ou imposées ? – par les nouvelles technologies. Le congrès invitait à réfléchir fondamentalement sur une question placée au centre des discussions : « Comment l’abondance de témoignages agit-elle sur l’appréhension du passé et dans quelle mesure transforme-t-elle la pratique de l’histoire orale ? »

Le congrès s’est ouvert par la riche keynote d'ANNE HEIMO (Turku, Finlande) transmise via Zoom pour des raisons liées à la pandémie. Anne Heimo, experte en histoire orale, en études mémorielles et études autobiographiques, mène des recherches sur les souvenirs familiaux transnationaux et « migratoires », qui sont désormais partagés et commentés sur les médias sociaux, en particulier sur Facebook. Le terme d'histoire orale est utilisé plus rarement dans les pays nordiques et baltes, car les études autobiographiques et mémorielles s’y sont développées conjointement. Ce nouveau type de « everday memory making » sur Facebook, que l’on peut considérer comme une histoire orale quasi « unilatérale », représente un nouveau domaine de recherche qui n'a pu voir le jour qu'avec la popularisation des médias sociaux et l'accessibilité financière des smartphones modernes. La recherche de Heimo se concentre principalement sur les communautés d'immigrées et immigrés finlandais en Australie et aux Etats-Unis, ainsi que sur les groupes qui se penchent sur l'histoire familiale pendant la guerre civile finlandaise de 1917. En tant que nouveaux environnements de recherche, les médias sociaux ne sont toutefois pas simples. Chaque plateforme est unique et nécessite des approches différentes. En outre, il s'agit généralement de plateformes commerciales, ce qui rend l'archivage difficile, voire impossible, en raison des droits d'auteur et de la protection des données. Heimo essaie d'attirer le moins possible l'attention sur elle pendant ses recherches dans différents groupes Facebook, mais elle informe les administrateurs des groupes de sa présence en tant que chercheuse. La keynote d’Anne Heimo peut être interprétée comme un plaidoyer pour une interdisciplinarité dans le champ d’études sur l’histoire de la famille – qui puisse prendre en compte l’évolution des pratiques mémorielles des familles dans le temps.

Dans un atelier dédié à la transmission de l’histoire en milieu scolaire, NADINE FINK (Lausanne), PETER GAUTSCHI (Lucerne) et NATHALIE MASUNGI (Lausanne) ont présenté l’application bilingue Fuir la Shoah. Cette « App » offre aux jeunes dès 14 ans un accès privilégié à l’histoire à travers des témoignages audiovisuels de personnes ayant survécu à la Shoah. Les deux intervenantes et l’intervenant ont souligné quelques-uns des intérêts didactiques de cette forme d’enseignement, notamment l’éveil de l’intérêt des jeunes pour l’histoire grâce à la proximité des expériences personnelles et à l’expression des émotions des témoins. L’atelier a permis en outre d’échanger sur les potentialités du guide didactique proposé par l’application, ainsi que sur les apports, mais aussi les limites, de cette dernière.

L’atelier « L’histoire orale comme pratique de formation » présentait l’histoire orale en tant qu’outil de formation à l’enseignement secondaire, à travers une restitution d’expérience de formations en histoire environnementale et en enseignement en extérieur (Outdoor education). Pour ISMAËL ZOSSO, « l’enseignement de l’histoire environnementale au secondaire permet de questionner l’ancrage historique des identités liées aux lieux et, dans le contexte actuel, de penser le futur de notre milieu ».

CHRISTIAN KOLLER (Zurich), directeur des Archives sociales suisses, a présenté quelques réflexions sur l'archivage et la recherche en histoire orale. Koller a souligné que les sources de l'histoire orale trouvent leur chemin vers les archives par les voies les plus diverses et sous les formes les plus variées. Ainsi, les sources des Archives sociales suisses sont le plus souvent issues de projets de recherche, de cours, de manifestations archivistiques, de projets d'exposition, mais aussi des médias. Une grande partie de l'interaction initiale de l'interview est ainsi perdue, par exemple lorsque seules les transcriptions sont archivées. De plus, aux Archives sociales suisses, comme dans d'autres archives suisses, il n'y a pas de méta-attributs unifiés qui caractérisent une source comme histoire orale. Pour les chercheurs qui souhaitent archiver leurs sources d'histoire orale ou qui doivent les archiver en raison des directives du Fonds National Suisse (FNS) sur l’accessibilité des données de recherche, il convient de trouver le plus tôt possible une archive appropriée afin de procéder à des clarifications techniques et juridiques. Cela inclut le format de l'enregistrement et implique la signature d'un accord entre l'institution et les témoins interviewés, qui règle la protection des données personnelles, les conditions d'utilisation, les délais de protection et l'anonymisation. Koller a toutefois ajouté que les délais de protection peuvent entraîner la disparition et l'oubli de sources dans les archives. Lors de l’utilisation de sources d'histoire orale préexistantes, il est important d'être conscient du fait qu'une interview a souvent été menée avec une question de recherche spécifique, ou à l’inverse sans aucune question, et que le contexte de l'interview doit donc être pris en compte selon le principe de la double critique des sources. Koller s'est également exprimé sur la problématique de l'archivage du numérique. En ce qui concerne l'archivage des médias sociaux, il voit les choses en noir : les données des plateformes comme Facebook sont trop volatiles et les quantités de données sont tout simplement trop importantes. De plus, le concept d'archivage numérique à long terme n'en est qu'à ses débuts. Jusqu'à présent, il n'y a pas encore de consensus sur la question de savoir combien de temps doit durer le « long terme », les archives travaillent ainsi « jusqu'à nouvel ordre ».

Au sein de leur atelier bilingue, ANNE-FRANÇOISE PRAZ (Fribourg), MARKUS FURRER (Lucerne) ainsi que HELÈNE MADIÈS et ALAIN MEYLAN, deux représentants de l’association ATD Quart-monde (Treyvaux) ont exposé leurs réflexions sur un aspect controversé de l’histoire orale en tant que méthode de recherche : le degré de son caractère participatif. Se concentrant dans un premier temps sur la dimension théorique de cette question, Markus Furrer a détaillé le fonctionnement de différents modèles de recherche utilisés actuellement dans le monde académique et au-delà. Il a alors souligné que si l’une des premières vocations de l’histoire orale avait été de « donner une voix aux sans-voix » de l’histoire (« give a voice to the voiceless »), la recherche tendait pourtant à garder un certain contrôle sur cette participation. Dans un deuxième temps, Anne-Françoise Praz a développé un exemple concret d’intégration des personnes concernées dans le travail de recherche d’un groupe d’experts – celui de la Commission Indépendante d'Experts (CIE) Internements Administratifs. Au cours de ce mandat, lui-même résultat politique d’une mobilisation, les chercheurs et chercheuses auraient, selon l’intervenante, pris conscience de l’intérêt d’intégrer dans l’analyse scientifique les perspectives et les avis des témoins – considérés à leur tour en tant qu’expertes et experts. La parole a, dans un troisième et dernier temps, été laissée à deux représentants de l’association ATD Quart-monde. Ils ont présenté un modèle appliqué de recherche participative menée entre 2019 et 2021, dans laquelle différents savoirs ont été croisés : ceux issus de l’expérience de la pauvreté, ceux liés à la pratique professionnelle des assistantes et assistants sociaux et ceux issus de l’expertise scientifique.

L’atelier intitulé « Donner une place aux témoignages oraux sur des plateformes en ligne » a été présenté par CLAUDE ZURCHER (Genève), concepteur de la plateforme notreHistoire.ch. Nourrie essentiellement d’archives du public (albums de famille, films amateurs) lesquelles peuvent être croisées avec des documents institutionnels, la plateforme héberge aussi des témoignages oraux. Claude Zurcher s’est ainsi concentré sur ces derniers, en précisant qu’il s’agit le plus souvent de séquences vidéo de personnes privées qui sont mises en valeur par l’équipe éditoriale de notreHistoire.ch. Les éditeurs exigent pour leur part un certain nombre d’informations utiles attachées aux documents versés, afin de garantir un meilleur partage avec les autres utilisatrices et utilisateurs de la plateforme. Il s’agit ainsi véritablement d’un espace participatif. La discussion a également abordé les conditions d’édition des témoignages, les aspects techniques et juridiques ainsi que les exigences scientifiques.

DOMINIK STREIFF SCHNETZER (Frauenfeld), directeur adjoint du Musée historique de Thurgovie et cofondateur d'Oralhistory.ch, a abordé la question de savoir s'il existe un risque d'instrumentalisation des témoignages dans le domaine des expositions. A l'aide des trois projets – Archimob sur la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale (L'histoire c'est moi), HUMEM sur la Suisse humanitaire et le projet actuel Histoires industrielles de Thurgovie – Streiff a éclairé la problématique sous différents angles. Dans le cas d'Archimob, l’intervenant voit un faible risque d'instrumentalisation, car le choix des témoins et leurs témoignages étaient très hétérogènes. Dans le cas de HUMEM, il en a été autrement, car la question posée visait déjà à renforcer l'identité de la Suisse en matière de politique étrangère, et partait du présupposé que la Suisse avait une vocation humanitaire. A cela s'ajoute le fait que le principal bailleur de fonds du projet était la Direction du développement et de la coopération (DDC) et que les témoins étaient formés à présenter leurs propres activités et celles de l'institution comme des histoires à succès. En outre, ils sont encore partiellement soumis au secret de fonction ; les questions délicates étaient donc difficiles à poser et les réponses critiques, elles, rares.

Cette journée, à laquelle ont participé des expertes et experts venus de l’étranger ainsi qu’un public intéressé, aura avant tout rendu possible de véritables échanges d’expériences aussi bien sur les défis que peut poser le numérique aux différents acteurs et actrices de l’histoire orale que sur les découvertes passionnantes que cette méthode est à même d’offrir. Dans les discussions, qui se sont prolongées en dehors des ateliers, s’est faite sentir l’envie d’étendre et de renforcer le réseau autour de l’histoire orale en Suisse, voire au-delà.


Notes

1 Initialement prévu en 2020, le congrès a été reporté à deux reprises en raison de la pandémie. Les powerpoints des interventions sont disponibles sur le site web de la conférence. verfügbar.


Programme

Keynote : Oral History, family memories and online participatory heritage activities, Anne Heimo (University of Turku, Finland)

Atelier 1a (Enseignement) : Geschichte mit audiovisuellen Zeitzeugen vermitteln, Nadine Fink, Nathalie Masungi (HEP Vaud, Lausanne), Peter Gautschi (PH Luzern, Luzern)

Atelier 2a (Recherche) : Oral History aus dem Archiv, Christian Koller (Schweizerisches Sozialarchiv, Zürich)

Atelier 3a (Public History) : Donner une place aux témoignages oraux sur des plateformes en ligne, Claude Zürcher (notreHistoire.ch, Genève)

Atelier 1b (Enseignement) L’histoire orale comme pratique de formation, Ismaël Zosso (HEP Vaud, Lausanne)

Atelier 2b (Recherche) : Histoire orale – une méthode de recherche participative ?, Anne-Françoise Praz (Université de Fribourg, Fribourg), Markus Furrer (PH Luzern, Luzern)

Atelier 3b (Public History) : «Mein Museum» - Zeitzeugenschaft oder Instrumentalisierung?, Dominik Streiff Schnetzer (Historisches Museum Thurgau, Frauenfeld)

Evènement: 
2e Congrès suisse d’histoire orale : Histoire orale et culture numérique
Organisé par: 
Université de Fribourg, Hautes écoles pédagogiques de Vaud et de Lucerne, Oralhistory.ch
Date de l'événement: 
26.03.2022
Lieu: 
Freiburg
Langue: 
d
f
Report type: 
Conference